Arthrose Prévention

Arthrose du pouce (rhizarthrose)

Arthrose du pouce (rhizarthrose)

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La rhizarthrose, ou arthrose de la base du pouce, est l'une des formes les plus fréquentes et les plus invalidantes d'arthrose de la main. Elle touche l'articulation trapézo-métacarpienne, qui relie le premier métacarpien à l'os trapèze du carpe. Cette articulation en selle, unique dans le corps humain, confère au pouce son extraordinaire mobilité et sa capacité d'opposition, essentielle à la préhension et à la pince fine. La rhizarthrose concerne environ 25 % des femmes ménopausées et représente un motif fréquent de consultation en rhumatologie et en chirurgie de la main.

L'articulation trapézo-métacarpienne : une articulation clé

L'articulation trapézo-métacarpienne est une articulation en selle (ou articulation sellaire), dont les surfaces articulaires sont concaves dans un sens et convexes dans l'autre. Cette configuration anatomique unique permet des mouvements de flexion-extension, d'abduction-adduction et, surtout, d'opposition, qui est le mouvement fondamental permettant au pouce de toucher les autres doigts.

L'arthrose de cette articulation résulte de la dégradation progressive du cartilage recouvrant les surfaces articulaires du trapèze et de la base du premier métacarpien. Le processus est favorisé par la laxité ligamentaire constitutionnelle de cette articulation et par les contraintes mécaniques considérables qu'elle supporte : lors d'une pince pouce-index avec une force de 1 kg, la force transmise à l'articulation trapézo-métacarpienne atteint 12 kg.

La rhizarthrose peut être isolée ou s'associer à une arthrose des autres articulations de la main (articulations interphalangiennes, articulation scapho-trapézienne). L'atteinte de l'articulation scapho-trapézo-trapézoïdienne (STT) est retrouvée dans environ 30 % des cas et peut influencer le choix thérapeutique.

Les facteurs de risque de la rhizarthrose

La rhizarthrose présente des facteurs de risque spécifiques qui la distinguent partiellement des autres localisations arthrosiques.

Le sexe féminin

L'arthrose touche davantage les femmes, et cette prédominance est particulièrement marquée pour la rhizarthrose, avec un sex-ratio de 6 à 10 femmes pour 1 homme. Plusieurs hypothèses expliquent cette différence : l'influence des hormones sexuelles féminines sur le métabolisme du cartilage et des ligaments, une laxité ligamentaire physiologiquement plus importante chez la femme, des différences anatomiques (trapèze plus petit, surface articulaire relativement plus grande) et la ménopause, période à laquelle la rhizarthrose apparaît le plus souvent.

La prédisposition génétique

La composante héréditaire est importante dans la rhizarthrose. Les études familiales montrent un risque multiplié par deux à trois chez les apparentés au premier degré de patients atteints. Plusieurs gènes candidats impliqués dans la structure du cartilage et la régulation de l'inflammation ont été identifiés.

La laxité ligamentaire

L'hyperlaxité de l'articulation trapézo-métacarpienne, qu'elle soit constitutionnelle ou acquise (traumatisme ligamentaire ancien), est un facteur de risque majeur. Le ligament oblique antérieur (ligament de Bettmann) joue un rôle stabilisateur essentiel. Son insuffisance entraîne une subluxation progressive de la base du premier métacarpien et une surcharge cartilagineuse localisée qui accélère la dégénérescence.

Les facteurs mécaniques

Les activités manuelles répétitives impliquant des mouvements de pince et de préhension forte augmentent le risque de rhizarthrose. Les professions à risque incluent les couturières, les secrétaires (utilisation intensive du clavier et de la souris), les dentistes, les coiffeurs, les musiciens et les travailleurs manuels utilisant des outils vibrants.

Les symptômes de la rhizarthrose

Les symptômes de la rhizarthrose apparaissent progressivement et évoluent par poussées, avec une aggravation lente mais continue au fil des années.

La douleur à la base du pouce

La douleur est le symptôme inaugural et le plus gênant. Elle se localise à la base du pouce, dans la tabatière anatomique ou à la face palmaire de l'éminence thénar. Ses caractéristiques sont :

  • Une douleur déclenchée par les mouvements de pince et de préhension : ouvrir un bocal, tourner une clé, dévisser un bouchon, utiliser des ciseaux
  • Une aggravation par les gestes de force impliquant le pouce
  • Une recrudescence en fin de journée après une utilisation prolongée de la main
  • Des épisodes de poussées inflammatoires avec gonflement et douleur au repos
  • Une douleur qui peut irradier vers le poignet ou le premier métacarpien

La perte de force de la pince

La diminution de la force de préhension entre le pouce et l'index est un symptôme fonctionnel majeur. Le patient laisse tomber des objets, éprouve des difficultés à ouvrir des emballages, à boutonner ses vêtements ou à écrire. Cette perte de force est liée à la douleur (inhibition réflexe), à l'instabilité articulaire et à l'atrophie progressive des muscles thénariens.

La déformation du pouce

Avec l'évolution de la maladie, une déformation caractéristique s'installe : la subluxation dorsale de la base du premier métacarpien crée une saillie visible et palpable à la face dorsale du poignet. Le pouce peut adopter une déformation en Z (adduction du premier métacarpien compensée par une hyperextension de l'articulation métacarpo-phalangienne) qui modifie l'aspect esthétique de la main et compromet davantage la fonction de pince.

La raideur articulaire

La limitation progressive des mouvements du pouce, en particulier l'opposition et l'abduction, réduit la capacité de préhension globale. Le patient compense en utilisant davantage les doigts longs, ce qui peut surcharger les autres articulations de la main et favoriser l'apparition d'arthroses secondaires.

Le diagnostic de la rhizarthrose

Le diagnostic de la rhizarthrose est généralement clinique, confirmé par la radiographie. L'enjeu est d'évaluer le stade évolutif et l'étendue des lésions pour guider la stratégie thérapeutique.

L'examen clinique

L'examen de la base du pouce comprend :

  • La palpation : douleur à la pression de l'articulation trapézo-métacarpienne, recherche d'une subluxation dorsale de la base du métacarpien.
  • Le test de Grind (test de compression-rotation) : la compression axiale du pouce associée à des mouvements de rotation reproduit la douleur et un crépitement articulaire caractéristique.
  • L'évaluation de la force de pince : mesurée au dynamomètre, elle est comparée au côté opposé.
  • L'évaluation des amplitudes : mesure de l'opposition du pouce (distance pulpe du pouce - base du cinquième doigt) et de l'abduction palmaire.
  • L'examen des articulations voisines : recherche d'une hyperextension compensatrice de la métacarpo-phalangienne et d'une arthrose associée des autres articulations digitales.

La radiographie

La radiographie du pouce de face et de profil, complétée par un cliché de Kapandji (incidence spécifique de l'articulation trapézo-métacarpienne), est l'examen de référence. La classification de Dell en quatre stades est la plus utilisée :

Stade Description radiologique
Stade I Élargissement de l'interligne articulaire (épanchement), pas d'ostéophyte significatif
Stade II Pincement modéré de l'interligne, ostéophytes de petite taille, subluxation inférieure au tiers de la surface articulaire
Stade III Pincement complet de l'interligne, ostéophytes volumineux, subluxation supérieure au tiers de la surface articulaire
Stade IV Atteinte de l'articulation scapho-trapézo-trapézoïdienne associée

Les examens complémentaires

L'échographie peut être utile pour évaluer la synovite, les corps étrangers intra-articulaires et guider les infiltrations. L'IRM est rarement nécessaire mais peut être demandée en cas de doute diagnostique ou pour évaluer l'état du cartilage à un stade précoce. Le scanner est parfois utilisé pour la planification chirurgicale.

Les traitements conservateurs de la rhizarthrose

La prise en charge initiale de la rhizarthrose est toujours conservatrice. Elle associe plusieurs modalités thérapeutiques complémentaires, avec pour objectif de soulager la douleur, maintenir la fonction et retarder le recours à la chirurgie.

Les orthèses de repos et de fonction

Les orthèses constituent un élément central du traitement conservateur de la rhizarthrose. On distingue :

  • L'orthèse de repos nocturne : elle immobilise l'articulation trapézo-métacarpienne et le poignet en position de fonction pendant la nuit, réduisant les douleurs nocturnes et l'inflammation. Elle est portée systématiquement lors des poussées douloureuses.
  • L'orthèse de fonction (ou de stabilisation) : plus courte, elle stabilise uniquement l'articulation trapézo-métacarpienne tout en laissant le poignet et l'interphalangienne du pouce libres. Elle est portée pendant les activités manuelles pour protéger l'articulation tout en maintenant la fonction.

Les orthèses doivent être confectionnées sur mesure par un ergothérapeute ou un orthésiste pour garantir un ajustement optimal. Leur port régulier pendant 3 à 6 mois permet une amélioration significative des douleurs et de la fonction chez une majorité de patients.

Les traitements médicamenteux

Les traitements médicamenteux suivent les recommandations habituelles de la prise en charge de l'arthrose. Le paracétamol est utilisé en première ligne. Les AINS topiques (gel de diclofénac, de kétoprofène) sont particulièrement adaptés à cette localisation superficielle et facilement accessible. Les AINS oraux sont réservés aux poussées inflammatoires, en cure courte.

Les infiltrations

Les infiltrations de cortisone dans l'articulation trapézo-métacarpienne sont un traitement de deuxième intention efficace. Elles sont réalisées sous repérage clinique, échographique ou radiologique. L'effet antalgique est obtenu dans 60 à 80 % des cas, avec une durée variable (quelques semaines à plusieurs mois). Les infiltrations peuvent être répétées deux à trois fois par an si nécessaire. L'acide hyaluronique représente une alternative dont l'efficacité est en cours d'évaluation pour cette localisation.

L'ergothérapie et la rééducation

L'ergothérapie occupe une place importante dans la prise en charge de la rhizarthrose :

  • L'éducation gestuelle : apprentissage des techniques de protection articulaire, modification des gestes quotidiens pour réduire les contraintes sur l'articulation trapézo-métacarpienne.
  • Les exercices thérapeutiques : renforcement des muscles thénariens (court abducteur, opposant, adducteur du pouce) et des muscles intrinsèques de la main.
  • Les aides techniques : ouvre-bocaux, couverts à gros manche, clés avec poignée ergonomique, stylos ergonomiques, ciseaux à ressort, tous ces outils réduisent les contraintes sur le pouce lors des activités quotidiennes.
  • La thermothérapie : bains de paraffine, application de chaleur avant les exercices pour améliorer la souplesse et réduire la douleur.

Le traitement chirurgical de la rhizarthrose

La chirurgie est envisagée lorsque les traitements conservateurs bien conduits pendant au moins six mois ne suffisent plus à contrôler la douleur et à maintenir une fonction acceptable.

La trapézectomie avec ligamentoplastie

La trapézectomie (ablation de l'os trapèze) avec ligamentoplastie de suspension constitue l'intervention de référence. Elle consiste à retirer le trapèze arthrosique et à stabiliser le premier métacarpien à l'aide d'un transfert tendineux (généralement le long abducteur du pouce ou le fléchisseur radial du carpe). Cette technique offre un excellent soulagement de la douleur et une bonne récupération de la mobilité, au prix d'une légère perte de force de pince.

La prothèse trapézo-métacarpienne

Les prothèses articulaires de la base du pouce se sont considérablement améliorées ces dernières années. Elles permettent théoriquement une meilleure préservation de la force de pince et une récupération plus rapide que la trapézectomie. Cependant, leur durée de vie reste inférieure à celle des prothèses de hanche ou de genou, et le risque de descellement ou d'usure implique la possibilité d'une reprise chirurgicale. Elles sont plutôt proposées aux patients actifs de plus de 55 ans avec un bon capital osseux.

Les autres techniques chirurgicales

D'autres options chirurgicales existent selon le stade et le profil du patient :

  • L'arthroscopie trapézo-métacarpienne : nettoyage articulaire et synovectomie, proposée aux stades précoces.
  • L'ostéotomie métacarpienne : modification de l'orientation de la surface articulaire pour redistribuer les contraintes, réservée aux stades débutants chez le sujet jeune.
  • L'arthrodèse trapézo-métacarpienne : fusion articulaire qui supprime la douleur mais limite la mobilité. Elle est réservée aux patients jeunes et actifs nécessitant une force de pince importante (travailleurs manuels).

La rééducation postopératoire

La rééducation après chirurgie de la rhizarthrose est un élément essentiel du résultat. L'immobilisation par attelle dure généralement 4 à 6 semaines, suivie d'une rééducation progressive de la mobilité puis de la force. La récupération fonctionnelle complète nécessite 3 à 6 mois. La reprise des activités manuelles intensives est possible après 4 à 6 mois selon la technique chirurgicale utilisée.

Vivre au quotidien avec une rhizarthrose

L'adaptation des habitudes de vie est essentielle pour limiter l'impact de la rhizarthrose sur les activités quotidiennes et maintenir l'autonomie.

Les gestes de protection articulaire

Plusieurs principes simples permettent de protéger l'articulation trapézo-métacarpienne au quotidien :

  • Utiliser la paume de la main plutôt que la pince pouce-index pour porter des objets
  • Répartir les charges sur les deux mains
  • Privilégier les manches larges et les poignées ergonomiques pour réduire la force de serrage
  • Éviter les mouvements de torsion du pouce (ouvrir un bocal, essorer un torchon)
  • Alterner les périodes d'activité et de repos pour la main
  • Utiliser des outils électriques (ouvre-boîte électrique, tire-bouchon à levier) pour les tâches nécessitant une force importante

L'activité physique et les exercices d'entretien

La pratique quotidienne d'exercices d'entretien permet de maintenir la mobilité et la force du pouce. Les exercices d'opposition, d'abduction et de circumduction du pouce, réalisés en douceur, maintiennent les amplitudes articulaires. Le renforcement musculaire avec de la pâte thérapeutique ou des bandes élastiques souples entretient la force de préhension sans surcharger l'articulation.

L'impact psychologique et social

La rhizarthrose peut avoir un retentissement psychologique significatif, en raison de la perte d'autonomie dans les gestes quotidiens, de la déformation visible de la main et de la limitation des activités de loisir (jardinage, couture, bricolage, cuisine). La reconnaissance de cet impact et un accompagnement adapté font partie intégrante de la prise en charge globale. Les associations de patients et les groupes de soutien peuvent offrir un espace d'échange et de partage d'expériences utile pour mieux vivre avec cette pathologie chronique.

La recherche actuelle explore de nouvelles pistes thérapeutiques pour la rhizarthrose, notamment les injections de plasma riche en plaquettes (PRP), les cellules souches mésenchymateuses et les biomatériaux de remplacement du trapèze. Ces approches innovantes pourraient, à terme, enrichir l'arsenal thérapeutique et offrir des alternatives moins invasives aux patients souffrant de cette pathologie fréquente et invalidante de la base du pouce.

Dr. Laurent Dupont
À propos de l'auteur

Dr. Laurent Dupont

Le Dr. Laurent Dupont est médecin rhumatologue, spécialisé dans la prise en charge des pathologies articulaires et notamment de l'arthrose. Après plus de 20 ans de pratique clinique auprès de patients souffrant de douleurs articulaires chroniques, il consacre aujourd'hui une partie de son activité à la vulgarisation médicale et à l'éducation thérapeutique. Convaincu que l'information est la première étape vers une meilleure qualité de vie, il s'engage à rendre accessibles les dernières avancées en rhumatologie. Son approche associe traitements conventionnels, solutions naturelles et conseils d'hygiène de vie adaptés à chaque patient.